La xénophobie d’Etat : comment l’analyser ? comment la contrer ? J Valluy

mardi 20 septembre 2011
par  Amitié entre les peuples
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La xénophobie d’Etat : comment l’analyser ? comment la contrer ?

Jérôme Valluy

www.reseau-ipam.org/.../Contrer_la_x-nophobie_dEtat_VALLUY_ATTAC...

En 2005 il était encore difficile de parler aux chercheurs de xénophobie d’Etat et la notion « xénophobie de gouvernement » que j’utilisais alors1, bien que comparativement plus limitée, suscitait pourtant des réactions étonnées voire offusquées de collègues chevronnés : n’y avait-il pas outrance ou exagération à parler ainsi ? Il a fallu attendre la création en 2007 du premier ministère de l’identité nationale et de l’immigration dans l’histoire de la république, pour qu’une large partie du monde académique (re)connaisse ce phénomène pourtant ancien. L’accélération de la chasse aux étrangers sous l’égide de ce nouveau ministère et le lancement à l’automne 2009 d’un « grand débat » sur l’identité nationale face à l’immigration, enrôlant l’une des structures les plus anciennes et les plus centrales de l’appareil d’Etat, le « Corps préfectoral », dans la diffusion de cette idéologie, achevèrent d’ouvrir les yeux, des universitaires notamment. Après l’été 2010, théâtre de deux grands retours dans l’histoire de France, celui de la déchéance de nationalité comme projet politique et celui de la persécution des Roms, l’expression « xénophobie d’Etat » est devenue banale : on ne compte plus, semaines après semaines, les articles de presse, tribunes d’opinion, mobilisations collectives, sites web et déclarations publiques qui l’utilisent.

Pourtant, ce dévoilement public par la controverse politique et la médiatisation – là où la recherche en sciences humaines et sociales peinait à se faire entendre – impose une logique conjoncturelle à l’interprétation des faits : pour ceux qui n’en avaient pas connaissance antérieurement ou en rejetaient la reconnaissance, le phénomène de xénophobie d’Etat paraît nouveau, donc récent et par suite lié à la stratégie d’une équipe gouvernementale ou de son chef. L’interprétation est séduisante aussi pour ceux qui se satisferaient de voir ce phénomène conceptuellement dissocié des politiques publiques antérieures ou des actes et discours d’acteurs non gouvernementaux (partis, médias, collectivités, société civile, etc.).

Le phénomène de xénophobie d’Etat aujourd’hui largement reconnu, l’est-il correctement ainsi réduit à la stratégie électorale ou médiatique d’un leader politique ou d’une équipe gouvernementale ?

La question est d’autant plus importante que les réponses sont susceptibles d’orienter d’autres réflexions sur les moyens de lutter contre ce phénomène Maintenant qu’il est largement reconnu, se pose – plus encore que par le passé – dans de nombreux segments de la société, la question : comment y résister ? Or les réponses ne seront pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un simple aléa politicien (qu’une alternance électorale suffirait alors à balayer) ou d’une histoire longue ayant façonné en profondeur notre culture politique (dont l’inflexion suppose alors des changements plus profonds et plus longs).

« Comment analyser la xénophobie d’Etat ? » et « comment la contrer ? » sont deux questions étroitement liées de même que leurs réponses. La contribution que l’on peut apporter à partir de la sociologie implique d’examiner ce qu’est la xénophobie d’Etat et pour cela définir précisément les concepts de xénophobie, devenu ambivalent dans la langue française, et aussi celui de xénophobie d’Etat (1). On privilégiera alors, logiquement, une définition sociologique (plutôt que psychologique) à partir de laquelle peut être mis en évidence l’ancrage historique et culturel de la xénophobie d’Etat dans l’histoire coloniale et antimigratoire française et européenne (2). Face à un phénomène de si vaste profondeur histoire, ceux qui s’inquièteraient des accélérations récentes et de leurs conséquences ne peuvent se limiter aux espoirs placés dans une simple alternance électorale mais doivent chercher à (ré)inventer une citoyenneté militante de résistance et changement durable (3).
1. Qu’est-ce que la xénophobie d’Etat ?

Le mot « xénophobie »2 est apparu en français dans les premières années du 20e siècle (Nouveau Larousse Illustré, 1906) avec une signification psychologique voire caractérologique : on parle d’état d’esprit ou de sentiment xénophobe ; on désigne des comportements individuels ou collectifs ; l’expression d’émotions d’hostilité ou de haine à l’égard des étrangers. Mais en un siècle les définitions ont évolué. Le grand dictionnaire terminologique de l’Office Québécois de la Langue Française propose deux entrées (« Préjugé défavorable à l’égard des étrangers. Note : La xénophobie est fondée sur des stéréotypes, généralisations sans fondement, nées de rumeurs, d’incompréhensions, de mœurs différentes. » et « Hostilité vis-à-vis des étrangers, d’origine sociale, et non pathologique. ») qui soulignent le caractère social plus que psychologique de telles croyances ou émotions. Cela reflète une évolution du signifié qui oscille entre un sens commun plutôt psychologique et une conceptualisation sociologique en cours d’élaboration.

Dans cette perspective sociologique on peut définir la « xénophobie » comme l’ensemble des discours et des actes qui - en dehors de situation ou menace d’invasion militaire - tendent à désigner l’étranger comme un problème, un risque ou une menace pour la société d’accueil et à le tenir à l’écart de cette société, que l’étranger soit au loin et susceptible de venir, ou déjà arrivé dans cette société ou encore depuis longtemps installé. Cette définition préalable permet de distinguer différents aspects du phénomène : xénophobie populaire et xénophobie élitaire par différenciation, dans la sociologie « élitiste », entre une minorité gouvernante et une masse gouvernée ; xénophobie contestataire et xénophobie de gouvernement, si l’on rapporte le phénomène xénophobe à la distinction usuelle entre « partis de gouvernement » et autres partis ou simplement entre gouvernants et gouvernés. Ces distinctions permettent ensuite de s’interroger sur les dynamiques sociales et les relations historiques entre les formes élitaires ou gouvernantes de la xénophobie et ses formes populaires ou contestataires : lesquelles sont à l’origine des remontées périodiques de la xénophobie dans l’histoire politique des sociétés humaines ? Qu’est-ce qui explique que, dans certaines configurations socio-historiques, la xénophobie (re)devienne un élément central de la vie politique ?

La xénophobie d’Etat est souvent la forme la moins connue de xénophobie parce que la moins identifiée par les « élites » dirigeantes qui sont alors au cœur du phénomène lui-même et de sa définition. Mais si l’on rapporte la notion d’Etat aux connaissances acquises dans la sociologie de l’action publique, on peut la définir la comme l’ensemble des discours et des actes publics, émanant d’autorités publiques légitimes, produisant, volontairement ou involontairement, cet effet de stigmatisation de l’étranger comme problème, risque ou menace. Cette forme de xénophobie a une histoire, des caractéristiques et des formes d’expression spécifiques. Les discours peuvent prendre la forme orale des déclarations ministérielles ou celle, écrite, des rapports administratifs et textes de droit... Les actes peuvent être ceux de fonctionnaires de police sur le terrain ou ceux de hauts fonctionnaires des finances préparant des choix budgétaires... Cette stigmatisation peut apparaître dans les mots et gestes d’acteurs administratifs ou politiques spécialistes des étrangers mais aussi dans l’imperceptible infléchissement des référents et des pratiques d’acteurs a priori éloignés de ce sujet (médecins, travailleurs sociaux, éducateurs, juges…). La xénophobie d’Etat n’implique ni tous les fonctionnaires ni seulement des fonctionnaires mais elle implique aussi d’autres acteurs politiques et sociaux qui pèsent sur les transformations internes de l’appareil d’Etat.

On peut alors distinguer la xénophobie d’Etat de la xénophobie contestataire d’extrême droite… sans pour autant ignorer les phénomènes de transferts, d’entrecroisements et de mimétismes entre elles : en Autriche, en Italie, en Suisse, aux Pays-Bas… des partis ou des leaders d’extrême droite sont entrés au gouvernement ou dans les coalitions gouvernementales. Mais la distinction de ces formes de xénophobie permet d’éviter les erreurs des travaux sur le « populisme », de ne pas réserver l’exclusivité du fait xénophobe à l’extrême droite et, à travers sa qualification de « populiste », aux classes populaires. Elle permet aussi de ne pas en en exonérer a priori les « élites » dirigeantes. Si l’on ne parvenait à conceptualiser qu’une seule forme de xénophobie, à ne voir que ses manifestations populaires, dans les propos racistes (jurons, insultes, stéréotypes racistes...) ou discriminations ordinaires (à l’embauche, dans le commerce, la force publique...), on dénierait implicitement aux dirigeants (hauts fonctionnaires, leaders politiques, responsables économiques, intellectuels, journalistes...), tout rôle moteur dans cette histoire politique faute de trouver dans leurs doctrines des théories racistes comparables à celles que l’Europe a connu au 19e et dans la première moitié du 20e siècle.

C’est que les mentalités à la fin du 20e siècle sont marquées par la mémoire de la Shoah et de ses soubassements racistes. Dans de nombreuses sociétés, notamment occidentales, le racisme se trouve disqualifié tant comme théorie scientifique que comme discours politique. Des lois le sanctionnent qui ne suffisent pas à éradiquer toute croyance à son sujet mais contraignent à des formes d’euphémisation. De ce fait, la xénophobie se substitue parfois au racisme d’antan, en introduisant seulement plus de précautions dans la désignation des stigmates de l’altérité honnie. En outre, les styles d’expression des « élites » dirigeantes se distinguent de ceux des classes populaires. La xénophobie s’exprime alors moins sous la forme de slogans extrémistes ou de propos ouvertement racistes que dans des discours policés, conformes aux règles de droit et aux règles langagières des classes dirigeantes (déclarations ministérielles, rapports administratifs, travaux d’experts...) mais aussi des actes (législatifs, administratifs, juridictionnels, symboliques...) à travers lesquels l’étranger est pensé comme un problème, un risque ou une menace. Cette représentation de l’étranger est souvent implicite, voir présentée sur le mode de l’évidence qui sert de fondement à des considérations techniques et relativement dépassionnées se rapportant aux modalités de résolution du problème, à la réduction du risque ou à la prévention de la menace. La xénophobie d’Etat a son style : elle s’exprime sans l’affichage d’une émotion de haine mais à travers le froid détachement qui sied aux « élites » dirigeantes dans la désignation d’une menace et la réflexion sur les moyens d’y faire face.

De ce point de vue, la xénophobie d’Etat passe notamment par les politiques publiques ou, plus précisément, par un ensemble de politiques convergentes et cumulatives qui façonnent les représentations sociales de l’altérité : la construction technocratique du problème des inassimilables au lendemain de la seconde guerre mondiale ; la mise sous surveillance policière en métropole de populations issues de colonies en voie de libération ; l’encadrement administratif, policier et social des décolonisés immigrés durant les années 1960 ; la politique dite de « fermeture » administrative des frontières ; celle d’augmentation exponentielle des taux de rejet des demandes d’asile (hors nationalités privilégiées) dès les années 1970 ; les politiques de restriction des regroupements familiaux et de délivrance des visas et de tous les accès à la régularisation durant la même décennie ; l’inflation législative des réformes tendant aux restrictions du droit d’asile durant les années 1980 et 1990 ; la politique symbolique des charters d’expulsion des étrangers ; la prolifération de camps d’étrangers de formes diverses et variées ; l’enrôlement de corps de fonctionnaires multiples (police, travailleurs sociaux, instituteurs, conseillers pour l’emplois, inspecteurs du travail, etc.) dans le repérage d’étrangers sans papiers ; les politiques policières de rafles des sans-papiers et la criminalisation des actes de solidarité envers les exilés... Les politiques publiques sont des messages à grande audience qui, bien loin d’un racisme explicite devenu tabou, suffisent à désigner l’étranger comme un problème, un risque ou une menace.

2. Des racines historiques séculaires

Les études sur la xénophobie d’Etat montrent3 que le phénomène puise ses racines dans l’histoire du fait colonial et de la relation à l’indigène, qu’il se rattache aux effets politiques de la décolonisation sur les métropoles, notamment la genèse des politiques anti-migratoires, et aux recompositions plus récentes du champ politique autour de l’extrême droite ...

L’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, le Danemark, l’Autriche... ont participé à des formes étatiques ou sociétales, économiques ou militaires, de colonisation s’accompagnant fréquemment d’une dévalorisation symbolique des populations indigènes dans les territoires colonisés. Ces dévalorisations ont pu aller du simple rabaissement des cultures aux justifications racistes de ségrégations, d’apartheids voir d’exterminations. Comme l’a montré Olivier Le Cour Grandmaison4 pour la France, elles se sont accompagnées de justifications intellectuelles de la colonisation, à gauche comme à droite du champ politique dans la métropole ; mais aussi, dans la période post-coloniale, d’une occultation générale de la dimension coloniale de l’histoire des institutions, du droit et de la vie politique dans les manuels universitaires notamment des facultés de droit et de science politique. Diffusées dans les espaces publics, présentes dans les manuels scolaires, ces justifications ont imprégné les cultures politiques des métropoles5. Ce phénomène se trouve réactivé sous une autre forme lorsque, après les guerres de libération les « indigènes » des anciennes colonies deviennent des « immigrés » dans les ex-métropoles6.

S’agissant de la France, les régimes pourtant démocratiques de la IIIe République (1875-1939) et de la IVe République (1945-1958) multiplient les dispositifs juridiques pour contrôler et limiter les entrées d’indigènes sur le territoire métropolitain par crainte de l’islam et de l’envahissement. Des chercheurs et hauts fonctionnaires, en relation avec l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques), construisent la différenciation entre populations migrantes « assimilables » et « inassimilables ». Parmi les inassimilables sont classés notamment les « Français musulmans d’Algérie » (FMA) dont près de 1,5 millions sont présents sur le territoire métropolitain, notamment dans la région parisienne, quand débute la guerre de libération de l’Algérie (1954-1962). Les recherches de Marc Bernardot sur les politiques sociales de logement des immigrés7 et sur les politiques sécuritaires de mise à l’écart et de confinement des étrangers montrent que les politiques militaires, policières et sociales convergent pour contrôler l’indigène devenu rebelle et terroriste potentiel : les services administratifs, régimes juridiques et référentiels d’action publique sont façonnés par la menace intérieure et ne disparaissent pas, sous l’effet de la signature des Accords d’Evian (1962). Durant la décennie qui suit se construit alors comme une évidence la représentation de l’immigré comme problème, risque ou menace.

Toutes les recherches récentes, en sociohistoire, disposant notamment d’accès jusque là difficiles aux archives ministérielles et administratives font voler en éclat un mythe fondateur des études de politiques migratoires en France : celui d’un grand commencement de ces politiques, en 1974, par l’annonce symbolique de fermeture des frontières. Les recherches récentes montrent que la décision du 3 juillet 1974 de « fermeture » des frontières par le Conseil des Ministres, est le produit d’une longue histoire qui puise ses racines dans les politiques antérieures de gestion de l’immigration et dans les effets sur l’administration en métropole de la décolonisation. Bien loin d’être corrélée au choc pétrolier de 1973, qui ouvre tout au plus une fenêtre d’opportunité politique aux technocraties ministérielles, cette décision de « fermeture » des frontières, est rattachée aux reconversions de la fonction publique coloniale dans la gestion des questions migratoires durant toute la décennie des années 1960 à la fois sous l’angle des politiques de sécurité, profondément marquées par la guerre d’Algérie, et sous l’angle des politiques sociales d’accueil des travailleurs immigrés.

Cette redécouverte de notre histoire contribue en outre à modifier l’explication généralement admise de la réémergence de partis d’extrême droite dans le champ électoral européen des années 1980. Elle est souvent présentée comme un effet de la crise économique, du chômage et de l’augmentation des flux migratoires puis analysée ensuite comme la principale cause de radicalisation des politiques antimigratoires. On peut au contraire inverser cette relation de cause à effet et montrer que la xénophobie d’Etat, héritée des rancoeurs politiques, des modes de pensée technocratiques et des reconversions de personnels administratifs issus de la décolonisation, produit des effets de diffusion idéologique dans l’espace public, accrédite l’idée d’une menace migratoire dès la fin des années 1960 et prépare ainsi l’avènement électoral de la xénophobie contestataire d’extrême droite qui n’apparaît que plusieurs années après le début des politiques antimigratoires.

En France, le Front National, groupusculaire dans les années 1960 et 1970, n’apparaît électoralement qu’en 1983 et n’enflera véritablement que durant cette décennie et la suivante. Une fois cette implantation réalisée, le parti nationaliste accélère le phénomène d’ensemble en pesant sur les rapports de forces idéologiques qui se nouent autour des politiques antimigratoires. Ultérieurement, la vie politique se recompose autour de la réémergence du parti nationaliste xénophobe qui devient l’élément pivot de la lutte entre la gauche et la droite durant toutes les années 1990 jusqu’à arriver au second tour de l’élection présidentielle en 2002, pesant alors plus que jamais sur les politiques publiques et le cours de la campagne électorale pour les présidentielles de 2007. La création d’un Ministère de l’identité nationale et de l’immigration en juin 2007 n’est pas donc pas un commencement mais bien un aboutissement.

L’évolution d’ensemble observée à partir de la France ne lui est pas spécifique : elle s’est au contraire trouvée renforcée par la concomitance de phénomènes analogues dans plusieurs pays européens dont les politiques antimigratoires précoces et également antérieures aux succès électoraux de partis xénophobes normalisent, banalisent aux yeux de tous, ce tournant national-sécuritaire de la vie politique. Les mêmes observations que sur la France sont faites sur l’Autriche, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni : toutes les études montrent que cette représentation de l’étranger provient d’acteurs (ministres, conseillers, hauts fonctionnaires, agents publics et semi-publics, experts, lobbyistes, chargés de communication...) en positions dirigeantes.

Cette convergence des pays membres de l’Union Européenne loin de constituer un frein à la remontée des nationalismes, comme cela fut espéré par certains fondateurs de l’Union Européenne et espéré encore lorsque les autres pays européens semblèrent, un temps, constituer un frein externe et un contrepoids politique à l’accession au pouvoir du leader nationaliste autrichiens Jörg Haider en 2000, provoque au contraire, avec l’émergence des politiques européennes communes de sécurité à partir du Sommet de Tempere (1999), un mouvement d’ensemble vers la répression migratoire et la stigmatisation des étrangers, mouvement qui pèse sur les rapports de forces politiques internes aux Etats membres de l’Union dans le sens d’une banalisation du tournant national-sécuritaire et d’une institutionnalisation de la xénophobie. Le projet européen s’est ainsi imperceptiblement retourné, en moins d’une décennie, contre l’une de ses finalités initiales.

3. Comment lutter contre la xénophobe d’Etat ?

La réponse à la question ne peut pas être la même selon la position sociale que l’on occupe, selon les ressources matérielles et symboliques dont on dispose, selon les contraintes que l’on subit. Il est évident qu’un ministre n’a pas les mêmes moyens ni les mêmes contraintes dans cette voie qu’un citoyen ordinaire ; de même pour un chef d’entreprise ou un rédacteur en chef comparé à un travailleur social ou à un bénévole associatif ; un député à un mère de famille, etc. C’est précisément parce que les possibilités et modalités d’action ne sont pas les mêmes pour chacun que le chercheur peut apporter à cette réflexion quelque chose de plus que l’expression de ses propres espoirs : étudier les formes sociales de résistances, comparer leurs effets et leurs efficacités respectives ; faire circuler entre les intéressés des informations relatives aux expériences et résultats acquis ; étudier l’histoire dans des périodes similaires où les actions de résistance ont eu un rôle significatif pour en retirer des enseignements ; étudier les philosophies et les idées qui peuvent fonder une éthique alternative.

Lorsque la xénophobie façonne l’organisation ministérielle, imbibe les régimes juridiques, oriente les finances publiques, définit les missions administratives, inspire la communication publique et de ce fait pèse sur l’agenda politique tant des mass médias que des moments électoraux… il est raisonnable de douter de tout ce qui vient de l’Etat et des « élites » dirigeantes, de se méfier des flux d’information officiels ou dépendants, de douter des statistiques publiques et des rapports d’experts… Cette distance intellectuelle, introduit comme un doute méthodologique, a priori et systématique, s’impose pour tout ce qui concerne les étrangers. Mais elle doit aussi se prolonger en recherche de sources d’informations et d’analyses, alternatives, latérales, indépendantes des pouvoirs en place. A cet égard, le développement du réseau Internet – sans qu’il soit besoin de le magnifier – offre des opportunités qui n’existaient pas autrefois et permet, en l’utilisant avec clairvoyance, de s’affranchir des contrôles idéologiques dominants. Par ailleurs, la veille recette consistant à s’informer auprès des mass médias étrangers plutôt que nationaux demeure toujours valable et elle se trouve facilitée aujourd’hui par l’Internet.

A la distance intellectuelle vis-à-vis des flux d’information officiels ou dépendants, il faut ajouter la réinvention des contournements légaux du droit. Lorsqu’un régime politique dérive, résister au droit devient une nécessité. Et cela ne nécessite ni héroïsme, ni délinquance. Toute politique peut être dévoyée dans sa mise en œuvre. Tout régime juridique se présente comme une approximation laissant place à divers usages sociaux et interprétations du droit. Les effets du droit et de l’action publique dépendent des rapports de forces qui se forment à leur sujet « sur le terrain », dans la mise en œuvre. C’est là où chaque occasion quotidienne doit être saisie d’inventer un dispositif, une organisation, une forme d’action qui préserve les valeurs fondamentales en s’affranchissant de la règle juridique. Les réseaux d’alerte face aux rafles policières dans les quartiers nord de Paris, les transmissions d’information sur les risques d’arrestation dans les centres d’accueil de demandeurs d’asile, les parrainages républicains de sans papiers par des élus locaux sont autant de contournements de ce type.

Les mêmes motifs que pour la distanciation intellectuelle et le contournement du droit conduisent à se préoccuper plus que jamais d’autonomie organisationnelle. En phase de dérive historique de l’Etat, les structures et organisations qu’il met en place ou qu’il finance sont de plus en plus viciées dans leurs finalités et leurs modalités de fonctionnement. Les lignes hiérarchiques, les instances d’évaluation, les dispositifs de nomination, les procédures de recrutement, les systèmes de validation, les allocations budgétaires… sont susceptibles de relayer l’idéologie dominante et de peser en sa faveur sur les rapports de forces et les relations sociales. Il faut donc s’affranchir, autant que faire se peut, des cadres organisationnels formés par les autorités publiques. Cela veut dire recréer des réseaux sociaux autonomes, des formes d’organisation parallèles, des cadres d’action alternatifs à ceux qu’offrent les pouvoirs en place. S’affranchir autant que faire se peut des financements publics : la problématique des modalités de financements des associations, syndicats, partis, médias… devient ici particulièrement cruciale ; de même que celle de la capacité des fonctionnaires, dont le service requière une relative autonomie vis-à-vis des aléas de la vie politiques (juges, chercheurs ou pédagogues, médecins…), à préserver cette autonomie en dédoublant les relations sociales de leurs professions hors de l’emprise étatique.

Ces trois formes de résistance – distanciation intellectuelle, contournements légaux, autonomie organisationnelle – peuvent être déclinées dans de multiples configurations sociales. Mais elles demeurent défensives. Pour peser sur les rapports de forces globaux qui traversent une société, il est nécessaire d’inscrire les actions individuelles, sectorielles ou locales dans une perspective plus large tant sous l’angle des idées que des coalitions.

Agir localement en pensant globalement nécessite de s’extraire de la routine qui accompagne les dérives progressives et insidieuses mais aussi absorbe les disponibilités et les énergies de résistance. S’extraire de la routine, cela veut dire réinterroger les procédures quotidiennes à la lumière de valeurs générales, repolitiser les enjeux d’apparence technique, rouvrir systématiquement des discussions de principe, des controverses éthiques ou philosophiques sur des questions apparemment anodines... et ceci en supportant éventuellement une dégradation d’image personnelle ou collective par suite du décalage entre cette attitude et les ronronnements de l’environnement social.

Un passage similaire du « local » au « global » s’impose dans les actions de solidarités avec les étrangers victimes de la xénophobie d’Etat. Celles-ci dispose – et c’est bien là sa force ! – de moyens d’action publique qui ne peuvent être contrebalancés durablement par des résistances locales ou solidarités personnelles. Celles-ci s’épuisent à courir après un adversaire omniprésent, plus rapide et plus puissant, et cet épuisement est recherché par l’Etat : les quotas annuels de rafle ou d’expulsion marginalisent les actions d’alerte ou de protection individuelle ; les délits de solidarité contraignent les solidarités clandestines à une discrétion qui leur enlève toute voix publique. Il faut donc déployer la solidarité de proximité dans l’espace public et dans le cadre plus global des rapports de forces politiques ; ne pas prendre la solidarité de proximité seulement comme une fin en soi – ce qu’elle est et doit demeurer – mais aussi comme un moyen de fonder des témoignages publics, des prises de paroles, des constructions intellectuelles, des programmations politiques.