Les assignations identitaires : une impasse pour le combat antiraciste et la lutte des classes - Hélène Bidard - 75

vendredi 10 juillet 2020
par  Amitié entre les peuples
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Les assignations identitaires : une impasse pour le combat antiraciste et la lutte des classes - Hélène Bidard - 75

Si selon les études la France est tendanciellement de plus en plus tolérante, elle connaît aussi, ces dernières années, une multiplication des actes racistes. En 2015, en France, le racisme et l’antisémitisme tuent encore.
En pleine montée de l’extrême droite, le combat antiraciste est un enjeu essentiel pour les communistes. Nous devons le faire vivre dans nos discours et dans nos actes si nous voulons faire progresser la conscience de classe. C’est un impératif pour l’ensemble de nos objectifs politiques. Nous devons donc travailler à ce que le PCF joue un rôle moteur pour construire le front le plus large pour lutter contre LE racisme dans toutes ses formes.
Or certaines positions prises récemment par notre organisation se révèlent à mon sens contre productives. Elles participent de ce qu’il convient d’appeler des assignations identitaires alors que la complexité de nos identités est un atout pour construire l’unité de notre peuple. Il est donc urgent de redéfinir un discours antiraciste communiste et d’agir concrètement pour le rendre majoritaire.

Il est en effet inquiétant de constater la montée d’un mouvement qui hiérarchise les différentes formes du racisme jusqu’à faire de la lutte contre « l’islamophobie » l’unique objectif d’un nouveau combat antiraciste qui contribue in fine à l’effet inverse et à renforcer le racisme parce qu’il fait partie d’un discours racisant. C’est ce mouvement qui a organisé plusieurs initiatives comme la marche dite « de la dignité et contre le racisme » le 31 octobre 2015.
Il consiste à exploiter les difficultés des banlieues et des quartiers populaires, récupérer le soulèvement de 1983 et les révoltes de 2005 et finalement de l’héritage des luttes des migrants et de ceux dits « issus de l’immigration » pour promouvoir un anti-racisme repeint aux couleurs de la race qui, pour reprendre l’exemple de la marche d’octobre dernier, s’adresse « aux Noirs, Arabes, Rroms, Blancs des quartiers ». Aucun appel de ce mouvement ne fait par exemple référence à la lutte contre l’antisémitisme et certaines organisations qui l’animent comme le Parti des Indigènes de la République vont jusqu’à dénoncer un philosémitisme d’État.

Nous devons nous méfier comme de la peste de telles « assignations identitaires » pour réinvestir une pensée de la diversité dans sa dimension sociale. Nous avons tous une identité, choisie, subie, inventée, … il faut reconnaître chacun pour ce qu’il est, ou dit être, mais il ne s’agit pas d’essentialiser cette identité. La diversité est elle-même porteuse de richesse ; le combat antiraciste doit se saisir de ce vecteur positif tout en restant uni. Dans les quartiers, des associations, mouvements et collectifs se constituent en ce sens et méritent toujours davantage notre soutien.

L’émergence du communautarisme dans le mouvement antiraciste associatif montre qu’il est en grande difficulté. Aussi, il est de la responsabilité de notre formation politique et de ses militant-e-s d’investir tous ces espaces et de soutenir chaque fois que nous sommes en responsabilité et de permettre le renforcement des moyens dédiés aux associations qui s’engagent sans ambiguïté dans un antiracisme non essentialiste mais au contraire bien universaliste.

Il est urgent de renouveler la lutte contre le racisme et favoriser l’émergence d’un front antiraciste de notre temps qui ne tombe pas dans le piège de la hiérarchisation des formes du racisme et de la catégorisation ethnocentriste et cherche à montrer la cohérence du racisme. Je pense profondément que nous devons nous garder de diviser le racisme, ne glissons pas de la lutte contre Le racisme à la lutte contre Les racismes.

Un premier enjeu est de rejeter l’utilisation du terme « islamophobie », comme toute autre assignation, de notre discours antiraciste : Comme notre camarade Charb l’a écrit avec justesse, la notion d’islamophobie cache une essentialisation des individus : là où on devrait voir des citoyens on voit des musulmans. Depuis la loi sur les signes religieux ostentatoires de 2004, s’est instauré de manière plus insidieuse une expression de rejet de l’autre amalgamant pratique d’un islam visible ou non et français d’origine arabe, maghrébine, africaine et plus largement de personnes à la peau noire. De plus, la manière dont on nomme un individu conditionne les rapports ultérieurs et dans ce cas conduit les victimes du racisme à se revendiquer en priorité une identité musulmane alors qu’il y a très peu de croyants en France qui respectent les obligations religieuses et s’investissent dans les associations musulmanes. Au final au lieu de respecter les croyants et les non croyants, tout cela fait le jeu de l’extrême droite. N’y contribuons pas !

Que les racistes soit musulmanophobes ne fait que peu de doute mais c’est avant tout les individus qu’ils attaquent pour leurs origines étrangères et toutes les spéculations racistes dont ils sont l’objet. En ne considérant plus que la musulmanophobie chez le raciste on minimise le danger raciste pour toute la société. Par ailleurs, comme l’a montré le débat sur le droit au blasphème, certains défenseurs de la notion d’islamophobie cachent mal leur volonté de faire taire toute critique de la religion et notamment des extrémistes.
Les camarades qui fréquentent les mouvements communautaristes pensent de bonne foi que c’est ainsi qu’on arrivera à reparler à toute une frange des catégories populaires. Or comme nous venons de le voir, ces mouvements qui se font les défenseurs de l’antiracisme, « essentialisent » totalement les quartiers populaires en les catégorisant comme musulman. Comme si dans nos quartiers il n’y avait que des musulmans d’une seule sorte et que c’était ça qui les caractérisait. A qui pense-t-on parler en faisant ça ? Est-ce que ce discours a permis un quelconque retour vers nous des classes populaires ? Participer au jeu politique de la classe dominante de captation identitaire d’un électorat est une erreur fondamentale car cela tend à diviser les classes populaires.

Au contraire, si les courants politiques dominants se plaisent tant à utiliser ces notions sulfureuses dans les médias c’est précisément parce qu’elles assignent une partie de la population à une religion plutôt que de chercher à construire une citoyenneté inclusive. Comme le dit notre camarade Guillaume Roubaud Quashie, il s’agit de créer un « eux » pour créer un « nous ». Malheureusement les assignations identitaires semblent auto-realisatrices. Or en abandonnant une approche globale du racisme, cela laisse de côté toute analyse de classe et participe à développer le clientélisme et le communautarisme. Au final, cela éloigne toujours plus les classes populaires de la politique et de la construction d’un rapport de force et empêche toute construction d’une perspective majoritaire.

Un deuxième enjeu est de s’approprier le concept « d’intersectionnalité » pour qu’il irrigue notre intervention : l’intersectionnalité étudie les formes de domination et de discrimination non pas séparément, mais dans les liens qui se nouent entre elles, en partant du principe que le racisme, le sexisme, les LGBT-phobies ou encore les rapports de domination entre catégories sociales ne peuvent pas être entièrement expliqués s’ils sont étudiés séparément les uns des autres. Les 20 critères de discriminations prohibés par le législateur montrent bien l’unité du phénomène de discrimination ; des discriminations mais un système schématique.

Un exemple : 81 % des actes dits islamophobes sont à l’encontre de femmes. Ici par exemple : « est-on musulmane ? Femme ? Citoyenne française de confession musulmane ? Salariée ? Mère de famille ? Quasi tous sont des actes violents dont les deux tiers avec des insultes ou des gestes agressifs à connotation sexuelle. Ainsi on ne peut dissocier la lutte contre les actes musulmanophobes de la lutte contre le patriarcat et le sexisme. Lorsque l’on parle quasi systématiquement depuis la loi de 2004 du voile ou des jupes trop longues ou trop courtes, il y a toujours derrière ces affirmations une forme de patriarcat plus ou moins déguisé. Sexisme et racisme sont deux calamités qui cohabitent très bien surtout quand on y ajoute un certain « relativisme culturel ». Il me semble plus que nécessaire de s’inspirer des travaux de Chahla Chafiq en la matière. Il nous faut donc considérer que l’identité d’une personne est multiple et toujours en fonction de la position de celui ou celle qui lui parle. La notion d’intersectionnalité est donc absolument nécessaire à nos analyses.
Notre rôle de parti communiste est précisément de montrer l’unité qui solidarise les dominés.

Soyons extrêmement attentif dans nos gestes et nos discours à refuser la notion de « communauté » de telle ou telle religion, à refuser les termes stigmatisant par essence quand bien même notre intention serait tout autre, à refuser quoi qu’il arrive toute forme de discrimination ou de domination. Nous ne pouvons pas, au nom de la lutte contre le racisme, en rabattre sur notre lutte pour l’Égalité femme/homme et vice versa.
Reconstruisons dans nos discours et dans nos actes un antiracisme communiste en sortant de l’impasse des assignations identitaires et en nous appropriant la notion d’intersectionnalité pour expliquer la cohérence du racisme (et non pas des racismes) et de l’ensemble des discriminations elles-mêmes. Construisons donc un discours anti-raciste permettant la convergence des luttes et sortons ainsi notre combat antiraciste de son anonymat marxiste. Au 21e siècle dans le contexte de la société violente que nous connaissons une telle ambition antiraciste est centrale pour notre combat de classe.

http://congres.pcf.fr/82464