Peuple ethnique, Etat, peuple nation chez E. Gellner : « Nations et nationalisme »

vendredi 1er février 2013
par  Amitié entre les peuples
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Peuple ethnique, Etat, peuple nation chez E. Gellner : « Nations et nationalisme »

Note de lecture de Christian DELARUE

source groupe société-cultures-anthropologie du Conseil Scientifique d’ATTAC

Pour Ernest GELLNER (1925- 1995) « le nationalisme n’est pas le réveil d’une force ancienne, latente qui sommeille, bien que ce soit ainsi qu’il se présente » (p75). Il propose une autre définition. Il ne s’intéresse pas aux penseurs nationalistes et pas plus à l’évolution des nations comme phénomène historique ayant une naissance, une apogée et un déclin comme chez Pierre Fougeyrollas (cf notre note 2). Il n’aborde les liens entre « nationalisme et idéologie » qu’au chapitre 9 (p175), en fin de son livre « Nations et nationalisme » (1) . Cet auteur observe plus la lutte des nations (en interne surtout pour la « congruence ») que la lutte des classes dans l’histoire.

- Chapitre premier : « Définitions ».

« Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes ». Tel est la première phrase de son livre. Ernest GELLNER explique ensuite « C’est en fonction de ce principe que le nationalisme en tant que sentiment ou que mouvement peut le mieux être défini. Le sentiment nationaliste est un sentiment de colère que suscite la violation de ce principe ou le sentiment de satisfaction que procure sa réalisation. Un mouvement nationaliste est un mouvement animé par un tel sentiment. » Plus loin (p12) il écrit : « En résumé, le nationalisme est une théorie de la légitimité politique qui exige que les limites ethniques coïncident avec les limites politiques et, en particulier, que les limites ethniques au sein d’un Etat donné - contingence déjà exclue formellement, par le principe dans sa formulation générale - ne séparent pas les détenteurs du pouvoir du reste du peuple. »

Les détenteurs du pouvoir peuvent être politiquement (peu ou pas de démocratie) et socialement (pas de justice sociale et fiscale, peu de cohésion sociale) éloignés du peuple mais cela n’est pas pris en compte par le nationalisme. Ce qui importe pour le nationalisme c’est la qualité « nationale » des détenteurs du pouvoir« . E Gellner dit que le problème n’est pas tant la présence de résidents étrangers sur le territoire au sein de la société civile - il ne saurait cependant y en avoir »de trop« - que leur présence dans la société politique. Il dit quand même qu’il peut y avoir des dirigeants étrangers dans un gouvernement national congruent mais qu’il ne saurait la encore y en avoir »de trop« . Il indique ne pas pouvoir dire à partir que quel niveau cela n’est plus supportable du point de vue de la congruence entre le politique et la nation. »Une unité politique territoriale ne devient ethniquement homogène que dans certains cas : si elle tue, expulse ou assimile tous les non nationaux". Le nationalisme implique donc trois formes de violences, une radicale, une seconde intermédiaire qui peut avoir les mêmes effets - exécution à l’arrivée sur le territoire de renvoi - et une troisième plus symbolique mais qui n’a rien de pacifique.

Pour E Gellner là ou il n’y a pas d’Etat il n’y a pas de nationalisme. Ce qui est conforme à son principe annoncé en première phrase. Il dit pourtant aussi (p19) que le problème est, dans le monde tel qu’il est, qu’il y a plus de nationalismes (au sens de nations potentielles) que d’Etats. Contradiction ? Non car la statique n’est pas la dynamique de constitution. Il dit même : « C’est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire » (p86) Mais les sociétés sans Etat n’ont pas de problème de congruence et en ce sens pas de nationalisme (au sens de Gellner et de son « principe politique »). Mais d’avoir l’un sans l’autre génère une tragédie dit-il.

- Etat-nationalisme et types de société dans l’histoire.

Le chapitre 2 évoque « la culture dans la société agraire », le chapitre 3 porte sur « la société industrielle », le chapitre 4 sur « la transition vers l’âge du nationalisme ». L’organisation sociale de la société industrielle favorise, beaucoup plus que la société agraire, le nationalisme. Mieux, on peut lire que le nationalisme a même été une invention de la société industrielle. Il n’y a pas toujours eu nationalisme car il n’y a pas toujours eu Etat. La société agraire n’a ni l’un (Etat) ni l’autre (nationalisme) contrairement à la société industrielle.

Citons le paragraphe de transition entre les deux sociétés : « A l’époque de la classe de clercs universalisée et du règne du mamelouk, le rapport culture-société politique change radicalement. La totalité de la société est traversée par une haute culture (3)qui la définit et qui a besoin du support de la société politique. Là se trouve le secret du nationalisme  ». (fin du chapitre 2 p 34)

Le chapitre 5 reprend la question « qu’est-ce qu’une nation ? ». « A l’âge nationaliste, les sociétés se vouent un culte à elles-mêmes, de manière tout à fait ouverte et impudente ». « La société ne s’auto-vénère plus à travers des symboles religieux. » (p89) Le système éducatif a pris sa place : « la maintenance de l’espace culturo-linguistique est, de nos jours, devenu la fonction majeure de l’éducation » (p98).

- Classes sociales et « avenir du nationalisme ».

La référence ethnique est sous-jacente à tout le livre. E Gellner fait sienne la phrase de JF Revel «  Les peuples ne sont pas tous les mêmes. Ils ne l’étaient pas dans la misère, ils ne le sont pas dans le luxe » (in En France Julliard 1965). Il va jusqu’à dire à propos des classes sociales : « Quand les classes ne pouvaient pas se définir du « point de vue ethnique », malgré l’oppression et l’exploitation, elles ne renversaient pas le système politique ».
Il poursuit : « C’est seulement quand une nation devenait une classe, une catégorie visible dont la répartition était inégale dans le système, en outre mobile, qu’elle gagnait une conscience politique et devenait active. C’est seulement quand une classe devient plus ou moins une « nation » qu’elle passe de la notion de classe-en-soi à classe-pour-soi. Ni les nations ni les classes ne semblent être les catalyseurs politiques, seules les nations-classes ou les classes-nations le sont » (p172)

Ouverture :

En reprenant la dynamique sociale en-soi / pour-soi relatée par l’auteur in fine on peut poser la possible perspective d’un peuple-classe (les 99% d’en-bas) en convergence dynamique qui, réduisant fortement la place et le poids de l’oligarchie politico-financière, passerait du stade de l’en-soi (potentiel) en un « pour-soi » (réalisé), soit sous la forme de « classe-nation » (peuple-classe devenu peuple-nation) ou sous une autre forme à inventer.

Christian DELARUE

1) « Nations et nationalisme » Biblio Hist Payot oct 1989

2) Relire « La Nation » de Pierre FOUGEYROLLAS 20 ans après !

http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article358

3) Il distingue culture présente en toute société et Kultur qui est la haute culture.

NB : Une « Note d’A. Krefa sur Nations et nationalismes d’E Gellner » (publiée sur ce site) développe plus certains points du livre. J’ai fait par exemple l’impasse sur la typologie d’E Gellner sur les nationalismes que l’on peut lire sur sa note de lecture. Je n’insiste pas autant sur l’Etat. Cette excellente note d’A Krefa est donc à lire sur ce lien :

http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article2992


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